29 ans de l’exode de ressortissants albanais vers “la terre promise”

La situation économique, sociale et politique désastreuse en Albanie a eu un effet traumatisant sur les Albanais et ne leur a guère laissé d’espoir pour l’avenir. Depuis le milieu de 1990, quelques centaines de milliers de ressortissants albanais ont essayé de quitter leur pays, souvent illégalement, à la recherche d’une amélioration économique dans les pays voisins.

Les effets dévastateurs du communisme ne sont nulle part en Europe plus évidents qu’en Albanie. Un gouvernement communiste y a été installé après la deuxième guerre mondiale sous la présidence d’Enver Hoxha. Dictateur proto-staliniste, Hoxha isola progressivement son pays du monde extérieur, en commençant par rompre les relations avec son ancien allié, l’Union Soviétique, pour renforcer ses liens avec la République populaire de Chine. Cette dernière alliance, toutefois, fut de courte durée et après avoir rompu avec la Chine les Albanais se trouvèrent complètement isolés. En Europe nul ne se soucia du sort de l’Albanie; les Albanais peuvent, à juste titre, être appelés les “Européens oubliés”.

L’Albanie devint un Etat athée, où il était interdit de pratiquer une religion. Il était également interdit de posséder des biens.

La situation resta inchangée même après la mort d’Enver Hoxha. Même les révolutions et les changements intervenus dans l’Europe du Sud-Est ont, dans un premier temps, épargné l’Albanie. Toutefois, à la fin de 1989, et surtout au cours des premiers mois de 1990, des troubles éclatèrent dans le pays et le président Ramiz Alia fut contraint de s’engager à appliquer une politique plus ouverte et plus réformatrice.

Des élections générales ont eu lieu en Albanie le 31 mars et les 7 et 14 avril 1991. Le Parti du Travail, l’ancien Parti communiste, a remporté environ les deux tiers des sièges au Parlement. Le Parti démocratique, conduit par le Professeur Sali Berisha, a recueilli environ 30 % des voix exprimées et le Parti républicain environ 5 %. Le nombre de voix exprimées en faveur d’autres petits groupes, comme le Parti agraire, a été négligeable. Le Parti social-démocrate d’Albanie n’a pas pris part aux premières élections nationales.

Les observateurs des élections se sont tous accordés pour dire que l’on pouvait attribuer la victoire du Parti du Travail aux pressions massives exercées par les fonctionnaires locaux du Parti et à la persistance dans le pays du climat de peur. Les élections n’ont donc marqué qu’un premier pas dans le sens de la démocratisation et n’ont pas encore été les élections libres d’une démocratie libérale multipartite viable.

Le 4 décembre 1991, le Parti démocratique a retiré ses sept ministres du gouvernement de coalition où la plupart des portefeuilles étaient détenus par le Parti du Travail. Le 13 décembre, le Président Alia a désigné un nouveau gouvernement composé de technocrates.

De nouvelles élections sont prévues pour le 1er mars 1992. Le Président Alia a annoncé qu’il démissionnerait avant leur tenue. Ceci peut être considéré comme un succès du Parti démocrate et du Syndicat indépendant qui pendant les dernières semaines avaient exercé des pressions pour qu’elles aient lieu le plus tôt possible, ce qui néanmoins n’est pas dans l’intérêt du Parti du Travail. On escompte que les prochaines élections déboucheront sur une victoire des nouveaux partis démocrates, marquant la fin du régime communiste.

L’économie de l’Albanie est dans un état désespéré. Le passage d’une économie placée sous contrôle rigoureusement communiste à la démocratie et à l’économie de marché a entraîné de graves problèmes et perturbations de transition. Le produit national brut a diminué de 10 % en 1990, tendance qui a persisté en 1991.

Quarante ans d’isolement par rapport au reste du monde, joints à une situation économique, sociale et politique désastreuse, ont eu sur les Albanais un effet traumatisant. La situation intérieure de l’Albanie les plonge dans le désespoir et, tout en ne connaissant les autres pays par ouï-dire, ou par l’intermédiaire de la télévision italienne, ils aspirent à pouvoir commencer une nouvelle vie à l’étranger.

Cette ambiance générale est devenue manifeste après le milieu de 1990, lorsque des demandeurs d’asile de plus en plus nombreux ont commencé à quitter le pays. Des images désolantes ont rappelé à la population du reste de l’Europe l’existence d’une partie du continent qu’ils avaient oubliée.

En juillet 1990, de nombreux ressortissants albanais ont assiégé les ambassades des pays occidentaux à Tirana. Quelque 5.000 personnes souhaitaient quitter le pays.

Grâce à la médiation d’organisations internationales et après d’intenses négociations, un bon nombre d’entre elles ont réussi à obtenir un visa et se sont vues accorder l’asile politique dans plusieurs pays européens, notamment en Allemagne, en Italie et en France. Certaines seraient depuis retournées en Albanie.

Le 5 mars 1991, à Tirana, de nombreux Albanais se sont rassemblés devant les ambassades d’Allemagne, de France, de Grèce et d’Italie où, selon des rumeurs, des visas allaient être distribués. Le lendemain plusieurs sources ont fait état du départ du port albanais de Durres de plusieurs bateaux à bord desquels se trouvaient 20.000 Albanais.

Le 7 mars 1991, les navires albanais ont commencé à arriver aux ports du sud de l’Italie (Brindisi, Bari, Otranto et Monopoli). Malgré l’interdiction de débarquement rendue publique par les autorités italiennes, de nombreux ressortissants albanais ont réussi à atteindre le sol italien.

Le 8 mars 1991, les conditions sanitaires dans les bateaux s’étaient tellement dégradées que le débarquement est devenu inévitable. Une foule d’Albanais s’est installée sur les quais des ports italiens dans l’attente d’une assistance qui a tardé quelques jours à se mettre en place, les autorités italiennes ayant été débordées par l’afflux des ressortissants albanais.

Selon les autorités italiennes, entre le 7 et le 10 mars 1991, 20.000 Albanais seraient arrivés en Italie. Par la suite, les négociations entre les autorités de Tirana et de Rome ont permis de mettre une fin à l’exode et l’Italie s’est engagée à examiner avec l’Albanie la manière d’éliminer les causes l’ayant provoqué.

En juin 1991, les autorités albanaises ont demandé au Programme des Nations Unies pour le Développement d’organiser une mission, avec des représentants de plusieurs agences, en vue d’entreprendre une évaluation des besoins humanitaires urgents de l’Albanie. Dans le domaine des migrations, la mission a conclu que la grande majorité d’Albanais qui avaient quitté le pays cherchaient des conditions économiques meilleures. Elle a recommandé au Gouvernement albanais d’introduire des incitations encourageant les Albanais à rester dans leur pays.

Au cours des premiers jours d’août 1991, des milliers d’Albanais se sont rendus dans le port occidental de Durres et le port méridional de Vlora dans l’espoir de prendre place à bord de navires qui les emmèneraient en Italie.

Les autorités albanaises ont essayé en vain d’empêcher leurs ressortissants de quitter le pays en plaçant les ports sous contrôle militaire et en arrêtant les trains de passagers.

Le 8 août 1991, quelque 10.000 ressortissants albanais, à bord de plusieurs bateaux, ont réussi à pénétrer dans le port de Bari, dans le sud-est de l’Italie, et près de 1.000 dans le port d’Otrante.

Après plusieurs heures d’attente dans le port de Bari, les autorités italiennes ont permis aux Albanais, pour des raisons humanitaires, de débarquer et les ont conduits au stade de La Vittoria. Lorsque les autorités italiennes ont commencé le rapatriement forcé de ces personnes en utilisant des avions militaires et des ferries, des heurts ont éclaté entre les policiers et les Albanais. Ceux-ci se sont barricadés dans le stade refusant de retourner dans leur pays; quelque 300 ont même réussi à s’échapper.

Les autorités italiennes ont offert aux Albanais 50.000 lires (40 dollars US) par personne et des vêtements neufs s’ils retournaient chez eux mais cette offre n’ayant pas séduit les Albanais, le rapatriement forcé a continué.

En même temps, le Gouvernement italien a augmenté son aide financière à l’Albanie. Juste après les opérations de rapatriement, de la nourriture et une aide d’urgence ont été envoyées en Albanie. Le 12 août 1991, la Communauté européenne a annoncé qu’une aide supplémentaire d’urgence de 2,3 millions de dollars US serait accordée pour acheter de la nourriture et des médicaments.

La grande majorité des Albanais arrivés en Italie étaient des hommes jeunes qui déclaraient être à la recherche d’un emploi et en train de fuir une situation économique désastreuse dans leur pays.

Kleida Pira

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